La mort est un long fleuve hippie...

Le Monde du Fleuve de Philip José Farmer est une des sagas classiques de la science-fiction low-tech. Son premier tome a obtenu (et largement mérité) le prestigieux Hugo Award du meilleur roman. Le genre de lecture dont on a l'impression de ressortir plus intelligent, et en tout cas plus cultivé. C'est important, la culture.

Concept : 36 milliards d'humains, issus de la préhistoire à notre ère, sont ressuscités au même moment, au même endroit : une planète terraformée pour n'être qu'une interminable vallée traversée d'un fleuve s'étalant sur des millions de kilomètres. Les lazares ont de nouveau 25 ans, un corps imberbe (les cheveux repousseront plus tard) et en pleine santé, et la vie (ou la mort) devant eux. Accompagnés d'un Graal (une boîte indestructible qui leur fournit régulièrement mets succulents et cigarettes), ils ne vieilliront désormais plus, et s'ils meurent sur ce monde, ils sont ressuscités le lendemain à un autre endroit du Fleuve. Paradis, Enfer ou Purgatoire, chacun se fait sa propre idée. Il n'y a pas de mode d'emploi fourni avec cette résurrection.

Les bonnes vieilles habitudes terrestres reviennent rapidement : meurtres, viols, suicides, esclavagisme et torture côtoient naturellement d'autres idéaux : ceux des néo-hippies qui décident de réinventer à la sauce résurrectionnelle la vie communautaire et la révolution sexuelle, rappelant la période où furent écrits ces livres; ceux des religieux qui pensent être là par la grâce divine, et se mettent en quête du salut de leur âme; et enfin ceux des cartésiens, qui n'ont pour la plupart qu'une seule obsession : connaître la raison de leur présence ici.

Certains humains sont rapidement contactés par un "Mystérieux Inconnu", alias X, qui se présente comme un Éthique, la race responsable de leur résurrection, qui a besoin de l'aide des meilleurs représentants du monde terrien pour conquérir le Saint-Graal, la Tour des Éthiques située aux sources du Fleuve, dans la mer polaire, et l'aider à déjouer les plans tout aussi mystérieux, mais visiblement pas si éthiques que cela, de ses congénères pas peu fiers.

Ainsi, Richard Francis Burton, explorateur du Nil, prend la route vers les sources d'un fleuve autrement plus majestueux. Pendant soixante ans, il passera d'une embarcation à l'autre et rencontrera des dizaines de personnalités importantes, en compagnie de la fidèle Alice Liddel, l'inspiratrice du Pays des Merveilles. Il devra déjouer les plans de nombreux agents des Éthiques infiltrés parmi les humains, et tenter de retrouver les autres privilégiés qui ont été contactés par X.

Si cet aspect du récit est passionnant, ce n'est malheureusement pas le cas de la "B Story", l'histoire parallèle, centrée cette fois autour de Sam Clemens, alias Mark Twain. Lui aussi contacté par X, il réussit après des années d'acharnement à construire un bateau à aubes, pour se le faire voler aussitôt. L'intégralité du tome 2, puis la moitié des tomes 3 et 4, est consacrée à son histoire, et à sa quête des sources du Fleuve, qui est largement éclipsée par son obsession de rattraper le bateau qu'on lui a volé, et de se venger. L'idée de départ est bonne -- montrer par A plus B que la recherche de la vengeance entraîne souvent bien plus de malheurs, comme les conflits modernes nous le rappellent chaque jour. Mais l'exécution est ratée : on passe vraiment trop de temps à attendre que ce fougueux Clemens passe sa crise d'urticaire sur autre chose qu'un foutu bateau. Heureusement qu'il est bien accompagné.

Le tome 3 se concentre également sur la fabrication d'un dirigeable et sa tentative d'assaut de la Tour. Encore une aventure passionnante, mais qui se termine en carnage. Surtout qu'entretemps, les "petites résurrections" ont mystérieusement cessé. Une manière de remettre un peu de tension dans un univers trop lisse ? Mais les faits sont là : la saga est au moins aussi connue pour la qualité époustouflante de son pitch, que pour ses problèmes de rythme. Dans l'absolu, j'imagine qu'on pourrait obtenir un livre parfait en supprimant la quasi-totalité des tomes 2 et 3, et en se concentrant sur les aventures de Burton.

Mais les quatre livres ont pourtant d'autres atouts dans leur poche. D'abord quelques personnages vraiment attachants, comme Joe Miller le géant préhistorique avec un cheveu sur la langue et une propension à la générosité et à l'humour intello. Monat l'extra-terrestre intrigant mais chaleureux. Goering, le second d'Hitler, poursuivi par ses démons et qui montre que la rédemption n'est pas un vain mot. Piscator, le Japonais sage, discret et adorable. Et bien sûr Cyrano de Bergerac, le truculent, l'ineffable bretteur. Et si Farmer n'est pas l'écrivain le plus agile de sa génération, il n'en est pas moins délicieusement érudit. Et comme la plupart des têtes trop pleines, il aime étaler sa confiture.

Chaque personnage, connu ou moins connu, nous déroule sa biographie terrienne, parfois sur de nombreuses pages. Chacun a sa propre philosophie personnelle, ses idées sur la religion, la sexualité, les relations sociales, et ne se prive pas pour les partager. Inutile de préciser que le choix de Burton pour héros, bête sauvage aux multiples facettes, était d'autant plus indiqué. En somme, en dehors de la Grande Aventure de la Mort, c'est avant tout à un laboratoire ultime de la Vie auquel nous assistons : on donne à l'humanité la chance de s'améliorer, en l'unissant avec toutes les ethnies de toutes les époques, et lui laissant la denrée la plus rare sur Terre : le temps de la réflexion.

Rien que pour ça, j'ai bien envie de reprendre mes rames et de pagayer vers de nouvelles pages de l'auteur.

(Écrit le 3 mai... Oui, c'est un peu long comme délai de publication :gnehe:)

Auteur Sujet: La mort est un long fleuve hippie...  (Lu 9474 fois)

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Fou le hasard! Je lis ton commentaire sur le site de Miguel, je viens faire un tour ici et coïncidence le premier article de la page est sur Philip José Farmer dont je viens de commencer la saga des hommes dieux.
Il n'y a probablement que moi que ça intrigue mais fallait que je le dise ;)

Hors ligne Nao/Gilles

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Ouaiiis ! Un commentaire !!! :snif:

Bon, tu veux dire qu'il faut que je cède à cette mode tendance d'aller poster des commentaires innocents partout en rajoutant l'air de rien mon URL dans les liens ? :^^;:
(Bon là c'est sur le site de Miguel, en l'occurrence c'est un vieux copain donc c'est différent :p)

La saga des hommes-dieux, j'ai acheté le gros volume, mais il est tellement lourd que je ne sais pas si je vais m'y mettre au plus vite... :mdr:
Tu pourras donner ton avis ici au fur et à mesure, comme je l'ai fait pour le Monde du Fleuve ? Ca serait sympa, merci :)

Oulah je ne peux rien promettre, je n'ai pas d'énormes facilité pour l'écriture de textes si denses, mais j'essaierai d'y penser ;)
En tout cas le premier tome de cette saga est assez fin (en nombre de pages) donc il ne devrait pas prendre trop de temps à dévorer...

Tant que j'y suis, je ne peux que trop te recommander la lecture des "Royaumes d'épines et d'os" de Greg Keyes, dont *ô joie* le quatrième tome sort en français ce mois-ci :D

Hors ligne Nao/Gilles

  • Admin
Oulah je ne peux rien promettre, je n'ai pas d'énormes facilité pour l'écriture de textes si denses, mais j'essaierai d'y penser ;)
Merci !
Citer
En tout cas le premier tome de cette saga est assez fin (en nombre de pages) donc il ne devrait pas prendre trop de temps à dévorer...
Oui, il fait à peine 200 pages je crois...
Par contre, qu'est-ce qu'il est lourd ce pavé ! :^^;:
Citer
Tant que j'y suis, je ne peux que trop te recommander la lecture des "Royaumes d'épines et d'os" de Greg Keyes, dont *ô joie* le quatrième tome sort en français ce mois-ci :D
Ca parle de quoua ?

C'est juste une aventure épique comme j'en ai rarement lu, j'aurais du mal à résumer ça en un post tellement c'est riche, mais... IL FAUT LE LIRE!!! Le premier tome est un peu lourd à digérer mais comme souvent il sert de mise en place à l'histoire, à partir du deuxième je suis devenu accro.
Sur http://www.hyjoo.com/sujet-31625.html le premier post résume plutôt bien ce que j'en pense.

Hors ligne Nao/Gilles

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Merci, je le note ! ;) (Mais bon je suis un peu dépressif donc ça sera pas ma priorité... :^^;:)

gmvasco

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Salut Nao. Si vous aimiez ces romans, je suis sûr que vous aimerez The Night's Dawn (ces't une trilogie) pour Peter F. Hamilton.

Vous avez le bon goût, et votre blog est grand!

Hors ligne Nao/Gilles

  • Admin
Merci, je note le titre du livre :) "Rupture dans le réel" en français. Dommage, la plupart des tomes sont épuisés... :(

Maybe I'll have to read the rest in English. I tend to skip reading books in English except when I'm overwhelmed by their universe (A series of unfortunate events, Harry Potter... Finished them both in English. Also read parts of The rise of Endymion in English before I finally found the French language books. It was much, much better in English btw. Hmm...)
A book with a resurrected Al Capone, eh? I can see where this is going :D

Yeah the blog's been around for quite a long time now... If that's what you meant ;) Thanks for reading it! I guess you're my first non-French-speaking reader ever :p

Hors ligne Nao/Gilles

  • Admin
Après l'improbable et médiocre film pilote de Riverworld en 2003 (qui n'avait, heureusement, pas donné de série TV), voilà que SciFi nous refait le coup...

Cette fois aux commandes, un ancien producteur de Star Trek DS9, ce qui est meilleur signe, mais on repart dans les travers de l'ancienne version :
- l'histoire du premier livre n'est pas suivie...
- on retrouve le bateau à aubes dès le début (alors qu'il est construit par Sam Clemens dans le deuxième bouquin)
- les héros de Riverworld ne sont pas les mêmes. Dans les bouquins, le héros du premier est Lord Richard Burton, fameux explorateur. Le héros du second bouquin est donc Sam Clemens (alias Mark Twain), et dans les suivants c'est plus compliqué, mais on retrouve surtout ces deux-là en leaders, quoi. Ici, le héros est un certain "Matt" victime d'un attentat (hem...), qui cherche à retrouver sa copine qui est morte en même temps que lui. Super... (Raison : "on voulait une love story pour déclencher le départ sur le fleuve"... OK mon pote, mais les raisons du départ sont excellentes dans le bouquin, revenir à la source pour comprendre la raison des résurrections, et il y a aussi une love story entre Burton et Alice Liddell, entre autres....)
- Burton et Clemens ne sont que des persos secondaires. Visiblement, en dehors de Pizarro (qui n'était pas dans les bouquins), ce sont les seuls personnages historiques connus... Pas de trace non plus de l'extra-terrestre (qui était pourtant dans le premier téléfilm !), alors que c'est l'un des personnages les plus fascinants de l'histoire, que ce soit son introduction ou les révélations sur lui dans les volumes suivants.
- Il y a un personnage principal qui est une Japonaise... Et elle est jouée par une Américaine blanche. Alors là bravo !

Bon, pour le reste, j'attends de voir. (Oui, je regarderai... Les bouquins avaient de gros, gros problèmes de trame scénaristique, mais leur univers était si bien foutu et mystérieux que ça reste un de mes gros souvenirs de lecture de 2008.)
http://scifiwire.com/2009/06/how-the-riverworld-movie.php

Hors ligne Nao/Gilles

  • Admin
(J'adore me parler à moi tout seul, apparemment.)

Le double téléfilm de Riverworld mentionné dans le message précédent est passé cette semaine aux USA. Il a fait un bon score, mais la critique l'a descendu en flammes, à tel point que le téléfilm de 2003 est mieux noté sur l'iMDb...!
Alors, le monde du fleuve... Malédiction éternelle ? Comment peut-on donner une seconde chance à une oeuvre adaptée n'importe comment, et faire encore pire dans le délire que la première ?
Je n'ai pas encore vu tout ça, mais pour vous donner une idée, le méchant de l'histoire c'est... Burton ! Sic. Le protagoniste du livre devient l'antagoniste de la version filmée. Ils auraient peut-être mieux fait de le passer sous silence encore une fois...